LE PARAPLEGIQUE
Jean Pierre est mort
Salauds qui avez eu sa peau
Vous pouvez être fier :
Il a souffert
Un an de déchéance bien progressive
Lui a laissé tout le loisir
De voir venir l'horrible nuit
Salauds!
Jean Pierre mon copain, mon ami, mon camarade
Mon pauvre moi-même
Mon compagnon des jours de brouillard
Mort
"petit cheval dans le mauvais temps
qu'il avait donc du courage!"
Et il est mort pourtant
Un bonheur impensable se dessinait
A l'horizon de ta détresse : une femme
Un chez toi, deux petits
Erreur de programme
Trop beau tout ça
Trop beau pour toi
Tu n'avais jamais rien demandé Jean Pierre
A personne!
Et d'abord pas à être né, à être là
La vie t'est tombée dessus pleine de trous
Pleine de bosses
Faut dire Jean Pierre que tu étais ... bossu
Que tes longues jambes ne bougeaient pas non plus
Où plutôt ne bougeaient plus
Depuis ce jour de nuit en ce triste hopital
Où un orage aveugle au nom chirurgical
Avait brisé ton grand corps
Le mât de misère était mis
La mer était mauvaise
Recommençait ta vie
Ta grande carcasse tassée dans ton fauteuil roulant
Quand on avait vingt ans
M'était familière
On devinait le mêtre-quatre-vingt et les larges épaules
Toi qui rêvais d'être coureur cycliste ou joueur de football
Et dans tes yeux bleus et verts roulaient les mêmes vagues
Que roulent les marrés sur la côte d'Opale
Jean Pierre paralysé estropié affligé
Handicapé infirme
Jean Pierre toi et moi
Jean Pierre moi comme toi
Tu ne te plaignais jamais
Tu ne te le serais pas permis
Tu vivais et tu riais
Et tu nous faisais rire et tu nous faisais vivre
Où es-tu à l'heure qu'il est vieux frère ?
Que fais-tu ?
Les curés de mon pays
Toutes les bonnes âmes du Rotary
M'assurent que tu es en Paradis,
Pardi!
Ca ne leur coûte pas cher que de le dire
Mais quand même parfois le soir
Quand le mal me vient à m'endormir
Je rêve que c'est vrai et tout bas je te parle :
Maintenant que ta bosse a déserté ton dos
Et que tes jambes te portent de nouveau
Sûr que là-haut tu cours comme un lapin
Stratus cumulus et jogging tous les matins!
Maintenant que pour l'éternité
Voici ta misère aux vestiaires
Et ton fauteuil à la fourrière
Sûr que là-haut, Jean Pierre, tu fais du vélo :
"Jean Pierre G. vainqueur du tour de l'espace!"
Bravo! ça c'est rigolo!
Maintenant que tu n'es plus incontinent
Je prends le pari, concours avec les anges,
Que sur leurs nuages blancs tu t'amuses à faire pipi!
Comme un gosse :
"ch'ti qui pisse eul plus haut y ga'ne un quèt'cosse"
Maintenant que ton sexe a repris de l'aisance
Sans crainte d'être moqué courtises-tu les belles
Leur lâches-tu par paquets tes "je t'aime"
Leur fais-tu l'amour à tour de bras
A tour de coeur
Dans la blonde odeur des blés
Tout sourire, maître à bord
Jean Pierre
Peut-être la nuit descends-tu veiller tes deux petits
Défraîchir les draps où tu couchais aussi
Jean Pierre, toi le mécréant,
Peut-être te dis-tu, en éclatant de rire,
Qu'on est bien con en bas de ne pas croire en Dieu
Et que tu nous attends
A peine impatient
A peine contrarié
Par la spectacle de nos errances
Dans une certitude heureuse
De toi seul connue pour demain
D'une fantastique revanche pour les copains!
Une revanche aux yeux bleus aux yeux verts
Une revanche à la couleur de tes yeux
Jean Pierre,
Il est des jours,
Où je n'ai pas envie,
Oh! pas du tout
De croire le contraire.
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